Dans une tribune co-écrite avec Jean-Michel Huet, associé chez Bearing Point, et publiée dans Les Echos le 26 janvier 2026, j’explique que l‘on sous-estime le rôle de nos acteurs audiovisuels traditionnels, publics, comme Arte et France Média Monde à travers RFI et France 24, ou privés, comme Canal + et TF1, dans la bataille du Soft Power.
En effet, la bataille du « softpower » par des « pure players » français et européens est pour l’instant perdue avec, en particulier, deux gros échecs français :
- l’échec de Salto, un temps présenté comme le « Netflix à la française », résultat d’une alliance entre France Télévision, TF1 et M6 dont on pouvait pourtant dès son lancement anticiper l’échec, avant son discret enterrement
- la marginalisation de Daily Motion, dont on espérait à son lancement que le service pourrait rivaliser avec Youtube.
Rien n’était écrit si l’on se souvient que Reed Hastings avait lancé Netflix en 1997 comme un site de commerce électronique pour l’achat ou la location de DVD et que même lors de son lancement en France en septembre 2014, il comptait moins de 50 M d’abonnés dans le monde. En 2026, il n’y a aucun acteur « pure player » digital français ou européen dont on puisse sérieusement penser qu’il pèsera sur le marché mondial, tant AVOD (diffusion gratuite, financement par la publicité, de type Youtube), SVOD (diffusion payante, financement par abonnement, de type Netflix) que EST (diffusion payante, achat par location du fichier numérique comme le remarquable Viva du français Netgem) dans les 2-3 ans à venir.
Mais il ne faut pas oublier que dans de nombreuses zones du monde, le haut débit reste limité par ses tarifs ou son manque de déploiement, et que les réseaux de diffusion classiques (« Broadcast ») y restent largement dominants pour la diffusion des programmes : réseaux câblés, satellite, diffusion hertzienne terrestre analogique et numérique. Du coup, nos acteurs audiovisuels traditionnels, par leurs programmes, sont un outil de « soft power » français très important à condition d’accélérer leur stratégie de distribution internationale par tous ces canaux. La stratégie dévoilée par Rodolphe Belmer pour TF1 en 2025, qui met l’international, et notamment l’Afrique, au coeur de ses priorités, est à ce titre un signal encourageant.
Il existe aussi des « champions nationaux » méconnus, comme Trace TV, créé par le visionnaire Olivier Laouchez, à partir d’une modeste chaîne musicale lancée en Martinique en 2003, puis portée sur le bouquet de Canal + Caraïbes par mon prédécesseur à la tête de Canal Overseas, le formidable Dominique Fagot. Trace TV est aujourd’hui, un acteur majeur de l’audiovisuel en Afrique et au Brésil, actif dans toutes les langues d’Afrique, dont le siège est en Afrique du Sud.
Une mention spéciale évidemment pour le Groupe Canal Plus, au sein duquel j’ai eu le bonheur de diriger pendant trois ans, de 2007 à 2010, les activités internationales de télévision payante en succédant à Dominique Fagot, qui nous a quitté en 2021, secondé par le nom moins formidable Arnaud de Villeneuve, descendant direct de l’Amiral du même nom, qui m’a ensuite accompagné jusqu’en 2010 comme DGA. A eux deux, ils ont développé cinq bouquets satellitaires dans le monde : dans la Caraïbes, dans l’Océan indien, pour la Nouvelle-Calédonie et l’Australie orientale, pour l’Afrique, de Dakar à Kinshasa, et pour la Pologne, avec Cyfra+, créant ainsi « l’audiovisuel extérieur privé de la France » sur quatre continents, avant que nous lancions le Vietnam en 2008 avec le bouquet K+, faisant ainsi de Canal Plus le seul opérateur satellitaire présent sur tous les continents, soit plus que Murdoch et ses bouquets Sky.
Certains projets ont échoué (la relance d’un bouquet au Maghreb sur le satellite de la Ligue Arabe Arabsat en 2009). D’autres n’ont pas vu le jour, comme le projet de rachat du 1er bouquet canadien au fond de pension Teachers, le projet d’un bouquet « latino » soutenu à l’époque par … Hugo Chavez, le projet de rachat du bouquet anglophone et lusophone africain de GTV en 2009 aussi, le projet d’un partenariat avec le géant de la télévision satellitaire indonésien MNC Vision, le projet d’un bouquet « over the top » Canal.tv aux Etats-Unis, sur le modèle de Netflix, en 2010, le projet d’un bouquet avec l’oligarque ukrainien Viktor Pintchouk qui m’avait valu un mémorable voyage à Yalta, avant son annexion par la Russie, etc. Mais c’est la règle en matière de développement !
Ces succès ont été construits grâce à des équipes remarquables, qui connaissent parfaitement le terrain, dont le meilleur exemple est sans doute Jean-Christophe Ramos, directeur général de Canal + Afrique pendant près de 30 ans. Pour mémoire, le lancement d’une première filiale de Canal Plus au Sénégal remonte à … 1991 ! Avec une pensée aussi pour le regretté Serge Adda, qui avait lancé Canal + au Maghreb, à partir de la Tunisie, avant de nous quitter en 2004.
Il faut mentionner aussi le bouquet France Channel lancé en 2021 par Julien Verley, ancien DAF du Groupe Canal Plus, et qui avait réalisé en Pologne, dans un marché devenu en 2009 le plus concurrentiel d’Europe avec quatre opérateurs de télévision payante par satellite, dont … Orange, la fusion du bouquet Cyfra+ avec l’un de ses concurrents.
Cette réalité internationale est fortement sous-estimée en France même, tant chez les décideurs politiques que pour la plupart des acteurs de l’audiovisuel. Cette ignorance est d’autant plus regrettable que le déploiement précoce du haut débit et de la TNT haute définition gratuite, avec des abonnements très peu chers en « triple » ou « quadruple play », après le rattrapage du retard français dans l’internet opéré entre 1997 et 2002, donne une impression très fausse de la réalité internationale, y compris aux Etats-Unis et dans l’essentiel de l’Asie.
La France conserve sans doute le meilleur mix « débit/services/prix » pour l’accès aux programmes audiovisuels par internet via l’ADSL ou la fibre, et il n’est pas assez compris que les CAPEX sont payés par nos opérateurs, et donc par le consommateur français, pour faciliter la pénétration commerciale des offres « over the top » américaines de Netflix, Amazon Video Prime, Disney + et autres nouveaux entrants.
D’où l’importance de refuser la capitulation de la Commission européenne, qui, dans l’indifférence générale, a concédé durant les négociations tarifaires de l’été 2025, certes sous le chantage violent de l’administration Trump, un renoncement par anticipation à l’indispensable remise en cause de la pseudo « neutralité du net », laquelle revient en fait à entériner définitivement l’avantage asymétrique au bénéfice des géants américains des programmes audiovisuels.
Pour la bataille des prochaines années, deux leviers sont clef :
- pour le secteur public, il faut relancer le chantier de la BBC à la française. Surtout pas le projet « à mi-chemin » de « holding de l’audiovisuel public », dont la seule réelle conséquence à court terme serait la création d’une neuvième entreprise publique de l’audiovisuel, puisqu’il s’agissait dans le projet inabouti porté par Rachida Dati de créer une nouvelle structure juridique publique en plus de France Télévision, Radio France, Arte, France Media Monde, TV5 Monde, l’INA et les deux chaînes parlementaires. La « BBC à la française » est un projet qu’il eut fallu lancer dès 2017, pour permettre a minima à France Télévision d’acheter ses droits audiovisuels pour le monde entier afin de pouvoir devenir un diffuseur numérique mondial. C’est l’une des raisons de la supériorité du modèle BBC.
Pour bien comprendre le problème, un exemple concret : quand nous avons lancé, avec les équipes de Canal Overseas, le bouquet K+ au Vietnam en 2008, en joint venture avec la VTV, le France Télévision vietnamien, nous devions fabriquer rapidement un bouquet satellitaire de dizaines de chaînes de télévision avec des budgets très limités, tout en construisant ex-nihilo une station terrestre « d’uplink », pour envoyer nos programmes vers le tout premier satellite vietnamien Vinasat, fabriqué par Hugues Aircraft (USA) et lancé par ArianeEspace (Europe) et en déployant un réseau de boutiques K+ et de « call centers » pour nos futurs clients vietnamiens.
Il nous fallait impérativement, en plus de nos chaînes vietnamiennes fournies par la VTV, des chaînes prêtes à diffuser ou à tout le moins des programmes de toute nature dont les droits pouvaient être « clearés » facilement pour le territoire vietnamien. Nous avions fait le tour du monde, et le plus décevant avait été la France. Aucun opérateur privé, pas plus Canal Plus que TF1 ou M6, ne disposait de droits pour l’Asie du Sud-Est. Quant au Président de France Télévision, il m’avait dit avec amertume qu’il « ne possédait même pas les droits pour l’Outremer français », ce qui était à l’époque exact puisque France Ô était une entreprise de plus, à part, qui a vu l’émergence de grandes personnalités de notre audiovisuel, insuffisamment reconnues en France, comme Walles Kotra.
Notons que, depuis, si France Ô a été absorbé par France Télévision, une décision catastrophique a été prise avec la suppression de la diffusion de France Ô en « métropole » (dans l’Outremer, on dit souvent « en France » pour parler de « l’Hexagone » si lointain, et pour de bonnes raisons !), signe supplémentaire, s’il en était besoin, du dédain avec lequel « l’Hexagone » traite ses deux millions de compatriotes ultramarins, présents sur les trois continents d’Amérique, d’Afrique et d’Océanie. A la même époque, tous les grands médias américains (Fox, Disney, CNN, etc) pouvaient nous vendre des droits pour le monde entier, y compris le Vietnam et la BBC également puisqu’au Royaume Uni les équipes BBC achetaient en général, par défaut, les droits pour l’international. Ce n’est toujours pas le cas en 2026 pour France Télévision.
- pour les nouveaux moyens d’information, nous ne devons pas recommencer l’erreur de la « bataille de retard » , comme au démarrage de l’internet grand public après 1994, où la France restait arc-boutée sur le Minitel, et où il a fallu attendre le tournant du discours d’Hourtin de Lionel Jospin en août 1997 pour reconnaître l’impasse et basculer vers internet.
En 2026, le sujet central est évidemment l’IA générative, puisque plus de 80% des moins de 25 ans l’utilisent déjà comme première source d’information, loin devant Google et le web, sans parler des médias traditionnels. Et les jeunes sont loin d’être isolés. En France, début 2026, près de 45% des Français(e)s déclarent utiliser l’IA générative, plaçant notre pays dans le Top 5 mondial.
Avec la bascule rapide vers les agents d’intelligence artificielle générative et leurs ressources LLM, il est capital de pousser coûte que coûte des alternatives aux solutions dominantes que sont notamment Chat GPT d’Open AI et Gemini de Google mais surtout le danger absolu que constitue l’initiative lancée à l’automne 2025 par Elon Musk à partir de Grok d’une alternative à Wikipedia avec Grokipedia qui vise à la fois à « intoxiquer » progressivement les autres outils agentiques et leurs LLM, qui se nourrissent d’abord de ressources gratuites comme Wikipedia, et à proposer une alternative directe (« une vérité alternative » de plus) à Wikipedia. Dans quelques mois nous aurons peut-être la surprise de voir « nos » outils agentiques, après que leur LLM référent aura « crawlé » Grokipedia, nous expliquer que c’est l’Ukraine qui a attaqué la Russie en février 2022 et que l’attaque du Capitole du 6 janvier 2021 par les extrémistes Maga encouragés par Donald Trump était en fait un complot démocrate, comme vient de l’affirmer début janvier 2026 La Maison Blanche.
=> D’où l’importance de solutions européennes comme le Chat de Mistral AI et des vérificateurs de faits sérieux et innovants, comme le français Ask Vera, qui a l’énorme avantage de fonctionner sur les messageries de type Whats App mais aussi de pouvoir être « appelé » par un simple numéro téléphonique.