Journal du Net, Interview de J.N. Tronc,
directeur de la stratégie et de la marque d’Orange France
Quel état des lieux du marché mobile
français et du démarrage du multimédia mobile ?, juin 2005
Quel premier bilan tirez-vous de l’activité d’Orange au premier
semestre 2005 ?
C’est un bilan extrêmement
encourageant. Nous devrions atteindre les 150.000 clients haut débit mobile à
la fin juin. Le lancement d’Edge nous permet de compléter notre offre. Notre
stratégie d’apporter le haut débit mobile à tous, le plus vite possible, semble
payante. De plus, notre offre commence à être reconnue au niveau des contenus.
Si on la compare avec ce qui se fait ailleurs, il s’agit de la plus riche au
monde, avec 42 chaînes de télévision en live. D’ailleurs, nous avons obtenu le
prix des meilleurs services pour mobiles il y a quelques jours au Mobile
Entertainment Forum.
Le positionnement sur Edge n’est-il pas une manière de pallier les
débuts incertains de la 3G ?
Contrairement
à ce que disent
certains de nos concurrents, notre stratégie 3G+Edge n’est
pas opportuniste..
Le développement du haut débit mobile pour tous est au
cœur de notre stratégie
et celle-ci a été élaborée sur le long
terme. C’est aussi l’option prise par déjà
28 opérateurs dans le monde, dont TIM, Telia-Sonera ou Cingular,
qui ont choisi
de développer à la fois Edge
et la 3G, comme
nous. La 3G est un
nouveau réseau, son déploiement sera progressif : nous ne souhaitions ni priver
la moitié de la population de la télévision sur mobile ni l’autre moitié de la
population du meilleur du débit avec la
3G, qui couvre déjà 45% de la population, là où notre
couverture Edge est de 85%.
Vous êtes donc plutôt satisfaits des débuts commerciaux de la 3G ?
Nous sommes en phase avec nos
prévisions. Nous sommes confiants quant à l’objectif de 500.000 abonnés à la
fin de l’année Edge + 3G, un million dans un an et deux millions fin
2006. En ce qui concerne les usages, là encore, le bilan est satisfaisant,
l’utilisation de la data ayant été multipliée par trois depuis six mois. Sans
oublier que l’on compte 80 % de clients actifs sur le portail multimédia
Orange World contre 20% en 2G.
Sur le marché grand public, nous
sommes toujours, évidemment, dans une phase de montée en charge comme sur tout
nouveau réseau. Le taux de couverture est encore de 45 % et le prix des
terminaux n’est pas tous publics, mais cela devrait changer au second semestre
2005. Sur le marché entreprises, notre stratégie nous assure un leadership
renforcé : notamment avec l’offre Business Everywhere : nous avons
vraiment transformé l’essai de la data mobile, qui a décollé en 2004,.
Orange ne regrette donc pas l’orientation qui a été prise dans
l’Internet mobile ?
Non. Rétrospectivement, il s’agit
même de la victoire des orientations stratégiques qui ont été prises il y a
deux ans, à un moment où tout était très incertain, sur les contenus comme sur
les réseaux. Aujourd’hui, on peut dire que l’avenir du haut débit et du
multimédia mobiles est assuré. Il faut tester un maximum de modèles économiques
et à développer un éco-système autour de nous. Notre objectif est aussi de
pousser un maximum de médias à regarder le marché comme une opportunité clef de
développement pour eux.
L’une des principales barrières au développement de la 3G reste le prix. Comment
comptez-vous faire sauter ce verrou ?
Quand on se positionne sur un
nouvel usage, il faut l’encourager, donner des éléments d’abondance, de
l’illimité. Avec Orange Intense en 3G, l’appel est gratuit au-delà de la
troisième minute. La formule d’Orange Intense en Edge contient une offre marketing
agressive, avec la télévision illimitée totale pendant deux mois, et au-delà,
la télévision illimitée le week-end. Nous avons également cassé le prix de la
data, grâce à la 3G
et à Edge : aujourd’hui, le prix du megaoctet descend à 20 centimes
d’euro pour les services multimédias en 3G, et même 10 centimes d’euros sur le
plus gros forfait data Entreprises, alors qu’il était plutôt d’un euro avant.
Un exemple : sur les plates-formes musicales sur Internet, le prix
d’une chanson est de 99 centimes. Une vidéo de quatre minutes avec Orange
revient à 80 centimes. On ne peut pas dire que les prix soient dissuasifs.
Mais les abonnements ne gagneraient-ils pas à être clarifiés, avec par
exemple des offres illimitées totales comme cela se pratique sur le web ?
Nous proposons déjà une offre
illimitée totale pour les entreprises, à 70 euros par mois pour un accès aux
intranet. Pour le grand public, c’est plus difficile à mettre en place. En
effet, nous sommes en présence d’une ressource rare, les fréquences. Nous
pensons que le nombre de clients va augmenter très fortement à l’avenir. Et le
taux d’usage peut rapidement devenir très élevé. C’est donc aussi notre rôle
d’anticiper la situation du réseau, de garantir la meilleure qualité de service
même quand nous aurons plusieurs millions d’abonnés en haut débit mobile.
Concernant les modèles économiques, où en sont vos réflexions ?
Nous essayons au maximum d’éviter
les paiements à l’acte, nous pensons qu’il s’agit d’un mauvais modèle. Nous
privilégions donc l’abonnement forfaitaire pour l’accès à Orange World, avec ensuite
un accès illimité aux contenus, pour lever les freins à l’usage. Pour les
relations avec nos partenaires éditeurs, nous avons trouvé un modèle équilibré.
Il y a deux ans, nous avions des demandes pour que la répartition des revenus
change. Plus maintenant. Il est vrai que nous essayons de nous entourer des
meilleurs partenaires possibles, par exemple en télévision ou en radio. Le
kiosque du multimédia mobile Gallery , avec plus de 300 acteurs, a posé les
bases d’un modèle viable.
Quand comptez-vous déployer la technologie HSDPA ?
Que pourra-t-elle vous apporter ?
Je pense qu’on ne peut pas
construire le deuxième étage d’un building sans poser les fondations. Ceux qui
croient pouvoir développer le HSDPA directement sans avoir déployé la 3G au préalable vont avoir de
mauvaises surprises. Chez nous, le HSDPA sera testé dès cet automne sur notre
réseau 3G. Cette technologie représente une nouvelle étape, en particulier pour
les entreprises, qui pourront multiplier les usages. Nous serons alors sur du
Megabit par seconde, en débit réel, c’est-à-dire un débit garanti pour
l’utilisateur. À l’origine, le HSDPA devait être lancé commercialement en 2007.
Il n’est pas exclu que cela arrive un peu plus tôt.
Où en sont les réflexions quant au DVB-H ?
Nous avons obtenu du CSA les fréquences
pour notre expérimentation avec TPS , Bouygues Telecom et TDF, qui doit
démarrer fin septembre. Mais il reste à trouver des fréquences pérennes en
France, ce qui semble poser problème.
Lors de l’annonce de ces futures expérimentations, vous annonciez que
vous réfléchissiez au futur modèle économique de la télévision sur mobile,
notamment avec les grands groupes de l’audiovisuel. Où en sont les
négociations ?
La télévision sur mobile elle est
là, avec 42 chaînes accessibles en couverture sur 85% de la population, et
l’usage décolle rapidement, avec 25 minutes par client et par mois : le
retour client est excellent. Avec notre couverture Edge, n’importe lequel des 21
millions de clients Orange peut avoir une heure de TV sur mobile par mois pour
10€. Pour le DVB-H, on est encore loin d’y voir clair ; dans ce domaine,
il y a sans doute de la part de certains industriels de la sur-promesse. Il a
fallu remettre les pendules à l’heure. Les acteurs medias n’en sont pas encore
à nous parler de modèle économique.. Il faut déjà voir comment cela fonctionne
techniquement.
En ce qui concerne la télévision
sur mobile en général, il faut avancer sur des questions fondamentales : quels
contenus ? quel format ? Faut-il développer des contenus sur
mesure ?
Les opérateurs ont souvent été pointés du doigt et accusés de ne pas
favoriser la concurrence sur le marché de la téléphonie mobile. Qu’en
pensez-vous ?
Je
pense qu’on a assisté en 2004
à une étonnante campagne de dénigrement contre le
secteur mobile, qui semble
s’apaiser. A l’époque, un certain nombre de
contre-vérités ont été
assénées.
Or, si l’on compare la situation à celle dans le reste de
l’Europe, la France
est sans doute l’un des marchés les plus concurrentiels,
avec des dépenses
marketing et publicitaires très élevées, le plus
fort usage mobile, des
services gratuits, comme la messagerie, qui sont payants ailleurs, et
le
premier taux de clients utilisant le multimédia mobile
d’Europe.. Aujourd’hui,
la France se retrouve dans le groupe des cinq à six pays,
où l’on a près de 15
marques commercialisant des offres mobiles pour le grand public et les
entreprises.
Mais aucun des accords signés n’a débouché sur un full-MVNO, avec de
nouveaux opérateurs disposant eux-mêmes de certains éléments du réseau ?
Aucun des partenaires avec
lesquels nous avons discuté n’a fait de demande dans ce sens. Chaque chose en
son temps et chacun son métier, d’autant que les investissements sont déjà
considérables pour être MVNO. De plus, les éléments qui comptent réellement
pour définir un MVNO, c’est le fait d’éditer ses cartes SIM de disposer de sa
base d’abonnés et d’avoir un markerting autonome. C’est le cas ailleurs en
Europe.
Orange, comme SFR, a multiplié les accords de MVNO au cours des douze
derniers mois (Breizh Mobile, Tele2). Quels sont les avantages et les
inconvénients de ce type d’accords ?
A partir du moment où se crée un
marché de gros, nous avons l’ambition d’être leader sur ce marché, comme nous
le sommes déjà sur les marchés de détail. Tele2 a toutes les chances de devenir
l’un des gros acteurs du marché MVNO, nous avons donc signé avec eux. Deuxième
élément-clé : ces nouveaux entrants peuvent participer au développement du
marché. Breizh ou Tele2 peuvent encourager l’équipement des quatre à cinq
millions de Français encore non équipés de mobile. Ce sont des opportunités
intéressantes. Mais il nous faut des partenaires avec lesquels on peut
développer une vraie complémentarité marketing. Evidemment, cela nous fait de
nouveaux concurrents, mais il s’agit d’un challenge commercial supplémentaire
et cela rend le jeu encore plus intéressant !
Et les accords de co-branding comme celui passé avec M6 ?
Là, c’est clairement un partenariat
stratégique gagnant-gagnant. Nous aidons M6 à entrer dans la téléphonie mobile.
En contre-partie, M6 nous apporte ses contenus et un nouveau réseau de
distribution, les NMPP, où nous n’étions pas encore présents. C’est d’ailleurs
l’un des faits marquants de ce début d’année puisque cela représente 15.000 à
20.000 points de vente. Pour l’instant, il s’agit donc du partenariat média qui
va le plus loin, avec celui passé avec LCI, qui a débouché sur la création
d’une chaîne de télévision spéciale pour le mobile, 24/H24, une première en
Europe.
L’un des principaux enjeux des prochaines années pourrait être la
convergence entre les réseaux fixes et mobiles. Comment gérez-vous la
question ? Que pensez-vous de la solution présentée par l’un de vos concurrents
au Royaume-Uni, BT ?
BT a régulièrement reporté son
lancement, et son annonce porte aujourd’hui sur l’équipement. de 400 clients en
technologie Bluetooth, sans doute peu adaptée à ce type de service . N’oublions
pas leur problème stratégique : ils n’ont plus de réseau mobile. Quoi
qu’il en soit, c’est c’est un mouvement qui illustre encore une fois la
justesse de la stratégie d’opérateur intégré de France Télécom. Nous aussi
travaillons à ce type de solutions,, dans une vision plus large. La convergence
de BT, c’est celle des terminaux. Nous ajoutons la convergence des réseaux et à
la convergence des contenus.
Comment voyez-vous Orange dans cinq ans ?
De plus en plus de marchés, que
l’on pensait éloignés du mobile, voire concurrents, rejoignent notre industrie,
comme la photo, la musique, et les médias. Cela va continuer et s’amplifier.
Notre stratégie est d’être les plus innovants en embarquant dans le mobile de
plus en plus de services. Le mobile est « le fil de la vie », on le
voit dans des applications innovantes comme notre téléphone-bracelet, dans le
secteur de la santé. Le
mobile c’est tout simplement le seul produit technologique que tout le monde
porte sur soi, à part la
montre. Nous disons qu’il a vocation à devenir « la
télécommande universelle ». Et notre but, c’est d’être au cœur de la
chaîne de création de valeur.