Colloque - 2èmes Assises de la Télévision Mobile « Nouveaux Services de Télévision Mobile », Sénat, 10 octobre 2005

Ce colloque (organisé par l'agence Aromates), une première en France, réunit les principaux acteurs de la future télévision sur mobiles. L'occasion de faire le point sur un nouevau marché très prometteur, notamment en matière de régulation (CSA-ARCEP). En effet, la télévision mobile est le parfait exemple de la convergence des médias et des télécommunications, qui remet en question les schémas traditionnels de la régulation de l'audiovisuel et des télécoms.

 

Extrait – « la stratégie d’Orange pour la télévision mobile »

Serge Siritzky

Orange, opérateur de télécoms, fait plus qu’expérimenter la télévision sur mobile qui existe sur les téléphones 3G et utilise donc largement la voie du téléphone. Il s’agit déjà d’un marché et d’un modèle économique. Comment voyez-vous la problématique dans la situation actuelle, quelles leçons ou quels chiffres pouvez-vous en tirer ? Serez-vous un acteur de la télévision Broadcast puisqu’on devrait utiliser le téléphone mobile 3G à la fois pour recevoir des contenus téléphoniques et des contenus Broadcast ?

Jean-Noël TRONC, Directeur de la Stratégie et de la Marque Orange

Nous avons évidemment l’ambition d’être un acteur de la télévision mobile en mode Broadcast. C’est pourquoi nous sommes partie prenante des expérimentations en cours, pour deux d’entre elles.

Mais la télévision mobile en France c’est en effet déjà une réalité, celle d’un usage commercial qui se développe très vite, sans doute plus vite d’ailleurs que ne l’avaient prévu les acteurs eux-mêmes, à commencer par les opérateurs. Il est intéressant de partager quelques chiffres, surtout après la mise en garde d’Antoine Lefébure sur les technologies et les prévisions. Je ferai observer, d’ailleurs, que si, comme l’a rappelé Antoine,  le téléphone a été imaginé par certains, à sa naissance, comme pouvant servir à des applications de diffusion de contenu, réciproquement, la Radio et la Télévision doivent tout à la « télégraphie sans fil », conçue à l’origine comme une solution de type « point à point », utilisée surtout, pendant des décennies, pour des applications Broadcast, avant que le succès du GSM dans les années 80 ne remette au goût du jour la technologie radio comme un moyen de télécommunications.

Quelques chiffres donc : l’hypothèse de 800 millions d’utilisateurs de services vidéos sur mobile en 2010, qu’Emmanuel Hamelin évoquait en introduction, nous paraît crédible. Il y a en effet déjà deux milliards d’utilisateurs du téléphone mobile dans le monde, dont environ 80 % utilisent la technologie GSM, invention européenne et, plus précisément, française, dans les laboratoires de France Télécom – à l’époque le CNET – un succès technologique et commercial dont on peut donc légitimement être fier.

Un des leviers clairs de l’essor de la télévision sur mobile, comme toujours, va être celui de l’équipement. À ce titre, et même si la télévision sur mobile n’est que l’une des sous catégories de la télévision mobile, la vitesse d’équipement du parc en téléphones mobiles, parce qu’elle est spectaculaire, place le mobile au cœur de la télévision mobile. Sur le marché français, il se vend entre 10 et 12 millions de téléphones mobiles par an, alors que les ventes de téléviseurs se situent entre 2 et 3 millions. Cet équipement devrait donc s’opérer de manière rapide, si certaines conditions sont réunies.

Vous le rappeliez, la télévision en direct sur les réseaux de téléphonie mobile est déjà une réalité concrète en France. Orange a choisi de déployer à la fois l’UMTS, la troisième génération de téléphonie mobile, et EDGE, qui marque la dernière étape du GSM, parce que l’EDGE permet d’apporter d’emblée la meilleure couverture possible : 90 % de la population est déjà couverte par Orange pour la télévision en direct sur mobile grâce à EDGE. Notre concurrent, Bouygues Télécom, a aussi déployé EDGE, mais pas la 3G. Notre concurrent SFR a déployé la 3G qui permet également de faire la Télévision en direct, mais en ne couvrant que la moitié de la population environ.

Quelle est l’offre actuelle de services ? Le bouquet Orange comprend cinquante chaînes avec 49 chaînes que l’on trouve par ailleurs : la plupart des grandes chaînes, comme beaucoup de chaînes thématiques, y compris d’ailleurs la chaîne parlementaire et Public Sénat, mais aussi, une première mondiale, LCI Mobile, qui est la première chaîne de télévision conçue spécialement pour mobiles. C’est une première illustration des enseignements tirés sur l’usage et sur l’intérêt du format court. Nous utilisons aussi le concept des décrochages, par exemple avec les décrochages régionaux de M6.

L’usage de la télévision en direct sur mobile est complémentaire de l’autre catégorie de services vidéos sur mobile, qui est la vidéo à la demande, sous la forme de fichiers téléchargeables. Nous venons par exemple d’annoncer, avec Canal+, le lancement d’un ensemble de programmes sur mesure, sous la forme de vidéos à la demande. De même, LCI est la fois une chaîne de télévision en direct sur mobile, et diffuse des flashs info d’une minute trente environ, six fois par jour. Nous atteignons 2 millions de vidéos téléchargées par mois, et plus de 5 millions de clients Orange utilisent régulièrement le portail multimédia Orange World.

L’usage de la « vidéomobile », vidéo à la demande téléchargée ou télévision en direct, concerne déjà plusieurs centaines de milliers de personnes. Nos objectifs pour le Haut Débit Mobile - EDGE et UMTS – sont de dépasser les 500 000 utilisateurs à la fin de l’année, d’atteindre un million en juin prochain et deux millions à la fin de l’année 2006. Il s’agit du potentiel pour Orange des clients qui seront susceptibles d’avoir accès à la télévision en direct, puisque le service exige le haut débit mobile pour fonctionner.

Et comme vous m’y invitiez, je peux vous donner une première radioscopie des usages de ce que nous avons baptisé chez Orange le « mobi-spectateur » - choisir un terme français aide à la compréhension du sujet : d’abord, on constate une assez grande répartition de l’audience, 68 % de l’audience sur 10 chaînes,  les principales étant, par ordre de consultation ou d’audimat, M6, RTL9 et France2, puis des chaînes beaucoup plus thématisées, M6 Music Hits, Trace TV, Manga TV, LCI Mobile, Star Academy TV, Info Sports et M6 Black TV.

Ensuite, deuxième enseignement, on constate à travers les premières enquêtes un fort intérêt pour les formats sur mesure. C’est aussi pourquoi nous avons lancé le programme « Orange film court », qui vise à sensibiliser les acteurs de l’audiovisuel français à la nécessité de travailler sur des contenus spécifiques sur mobiles. Nous proposons ainsi depuis octobre une chaîne de vidéos à la demande dédiée aux court-métrages, 24H/24, nous avons ouvert un guichet pour les réalisateurs et prévoyons d’acheter une centaine de court-métrages sur l’année et lançons en novembre la seconde édition du concours « Orange Film Court » dont les lauréats seront récompensés à Cannes. Après tout, le court-métrage est bien à l’origine du cinéma, mais il passe de moins en moins dans les salles, et à des heures tardives à la télévision, c’est donc une chance de pouvoir désormais le retrouver sur les mobiles.

Je le dis aux professionnels de l’audiovisuel : il faut des contenus spécifiques pour mobiles, des programmes et des émissions d’actualités, de documentaires, de fictions, d’animations. C’est un enjeu clef et au sein du Groupe France Télécom nous y travaillons avec notre direction des contenus. Par notre mobilisation, nous voulons alerter : il faut éviter de recommencer ce qui s’est passé il y a vingt ou trente ans pour les séries ou les dessins animés de la télévision dont la plupart ont été, pour différentes raisons, produits et achetés hors de France et souvent hors d’Europe. Nous pensons qu’il s’agit d’un enjeu majeur pour l’avenir de l’audiovisuel français.

La télévision en direct sur mobile ayant été lancée fin 2004 en France, avec l’UMTS, on dispose donc à présent d’un certain recul et on constate un réel engouement et une très forte accélération. La France est le troisième marché du monde en matière de multimédia mobile, avec plus de 20 % des Français équipés d’un mobile qui utilisent des services du type multimédia mobile, qu’il s’agisse des images et musiques sur portails mobiles, de vidéo à la demande ou de télévision en direct. Le bouquet Orange, avec 50 chaînes TV sur mobile, est le premier bouquet du monde, puisque les Coréens ont un peu moins de 30 chaînes. Le nombre d’utilisateur croit, mais aussi la durée de consultation, passée de 25 minutes par abonné et par mois au début de l’année à 35 minutes aujourd’hui.

Un dernier enseignement intéressant concerne les périodes de consultation de la télévision en direct : il s’agit de deux « pics » dans la journée, 12-14 heures et le soir. C’est un enseignement déterminant pour les expérimentations de type DVBH –que nous étudions avec nos partenaires de TDF – parce que cela souligne que la consultation de télévision sur mobile se fait essentiellement à l’intérieur des bâtiments. Ca ne devra pas être une surprise, sachant que la consultation de la télévision sur un petit écran en marchant ou même en plein air présente bien des limites. Mais cela pose une lourde question en ce qui concerne les contraintes technologiques du « broadcast mobile ».

 

Je reviens donc sur les expérimentations actuelles, en conclusion. Orange est au cœur de ces expérimentations parce que nous croyons à la télévision mobile en mode diffusé et à son développement. Elle constituera un complément précieux de la télévision en direct sur mobile qui existe actuellement, laquelle, fonctionnant sur un mode télécoms, permet une multiplication sans limite du nombre de chaînes et de programmes : il n’y a en effet aucune raison pour que l’on se limite à cinquante programmes dans le cadre de la télévision sur mobile par réseau télécoms, et l’idée est de multiplier des programmes sur mesure.

Pour ce qui concerne les technologies broadcast, nos laboratoires de France Télécom Recherche et Développement ont testé le DMB, qui paraît un peu moins intéressant pour différentes raisons. Mais ce qui est absolument crucial, dans les deux cas (DVBH ou DMB), c’est, comme je l’ai dit, une bonne couverture « indoor » - à l’intérieur des bâtiments -, qui soit aussi satisfaisante qu’elle l’est actuellement pour les mobiles. C’est pour nous la véritable interrogation et  la première raison d’être de ces expérimentations. Entre 300 et 500 réémetteurs pourraient être nécessaires pour couvrir Paris. La technologie DMB à Séoul c’est, bien sûr, un seul satellite, mais entre 2 000 et 4 000 répéteurs (donc des antennes) pour couvrir la ville de Séoul et avoir une bonne couverture à l’intérieur des maisons, soit beaucoup plus que tout le réseau d’antennes GSM actuel ! C’est donc le premier obstacle et il est considérable. Le but est de mesurer comment cela passe, en espérant avoir de bonnes surprises. Nous comptons fortement sur les industriels pour améliorer les équipements.

Enfin, l’obstacle que tout le monde a rappelé et sur lequel vous allez sûrement beaucoup revenir dans ce colloque est l’obstacle réglementaire qui concerne les fréquences. Cette technologie a besoin d’exister, et comme l’ont dit plusieurs intervenants, elle ne peut exister qu’au plan européen. Dans les mobiles, les industriels produisent des terminaux qui fonctionnent aussi bien Paris, à Moscou ou dans d’autres continents. Pour cela, il faut un plan de fréquences harmonisé à grande échelle. C’est un vrai défi. Il serait préoccupant de devoir attendre le dividende numérique, ne serait-ce qu’à l’échéance de 2012 fixée par la commission européenne, d’autant plus que nous croyons très fortement au succès de la télévision en direct sur mobile, dont nos clients sont en train d’apporter la preuve concrètement. Il faut s’en féliciter et essayer de conforter l’avance française dans ce domaine.

Un dernier mot pour dire que nous n’oublions pas qu’à côté de la télévision en direct sur un téléphone mobile, il y a certainement place pour d’autres terminaux. C’est d’ailleurs le sens de certaines expérimentations réalisées en Europe avec des supports un peu plus volumineux qu’un portable normal, comportant des écrans plus grands. Le poste de radio portable dans les années soixante, le transistor, était un outil formidable, même s’il a pratiquement disparu. Il n’y a aucune raison pour qu’il n’existe pas de petits postes de télévision portables, des consoles, et certainement de la télévision embarquée dans les voitures. Il y a donc place pour un marché multiforme, dont toutes les dimensions intéressent notre Groupe.